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  • Judith Biernaux

Joyeux Noël ! Quand les publications scientifiques se lâchent...


La recherche, c’est du sérieux. Être chercheur demande de la rigueur. Mais il y a quand même toujours un peu de temps pour la rigolade…



Nous voici enfin arrivés à la période des fêtes de fin d'année ! En guise de cadeau de Noël, ce post présente les facettes comiques de l'actualité scientifique. Vous pensez que tous les articles de journaux scientifiques spécialisés sont sérieux, barbants, et adressés uniquement aux experts ? Détrompez-vous.


Mais d'abord, comment ça marche, la littérature scientifique ?


Lorsqu'un ou une scientifique récolte les fruits de sa recherche et atteint un résultat, il ou elle l'explique en détail, avec hypothèses de travail, méthodes et conclusions, sous forme d'article. Il ou elle envoie alors ses écrits aux éditeurs des journaux spécialisés dans sa discipline, comme par exemple les célèbres Nature ou Science. Ces journaux périodiques publient alors l'article et le diffusent auprès de la communauté scientifique. Ainsi, ses collègues du monde entier peuvent en prendre connaissance, s'en servir pour leurs propres recherches, l'enseigner à leurs étudiants...


Science et Nature, deux des plus célèbres revues scientifiques.

Cette communication est cruciale, car elle permet la collaboration de tous les chercheurs à l'échelle mondiale. De plus, la carrière d'un chercheur et la qualité de son travail sont souvent évaluées via leur nombre de publications scientifiques et de citations. Ces deux chiffres sont combinés par une formule mathématique pour calculer une valeur baptisée le h-index, qui mesure en quelque sorte le facteur d'impact d'un chercheur. Ce nombre est considéré comme une mesure de la portée de sa recherche. C'est dire si les articles sont une partie importante du travail d'un chercheur...


Mais publier un article dans une de ces revues spécialisées n’est pas chose aisée. Le processus d’édition repose sur un contrôle de la qualité de l’article baptisé peer-review : le papier est transmis anonymement à un ou plusieurs autres chercheurs experts, qui sont chargés de le lire, de le critiquer, d’en discuter avec l’auteur toujours anonymement, et de conseiller l’éditeur dans la publication ou le refus de l’article. Ainsi, parfois, entre la rédaction d'un article et sa publication, le processus d'édition peut prendre plusieurs mois.


Une grande partie de ces articles, surtout dans les sciences fondamentales telles que la physique, l’astrophysique ou la biologie, sont accessibles gratuitement sur des bases de données open access, comme la célèbre base de données en ligne arXiv. Outre des publications sérieuses et « peer-reviewed », cette base de données recèle également quelques pépites… même les chercheurs les plus sérieux ont parfois besoin de relâcher la pression, et certains s’autorisent des blagues à grande échelle en publiant des articles décalés, à but comique, tout en respectant les codes des vrais travaux scientifiques. Voici un florilège des articles scientifiques les plus décalés proposés sur arXiv... ou ailleurs !


Note : si le peer-review constitue un contrôle qualité de la littérature scientifique, ces articles humoristiques n'ont pas tous été soumis à cette étape qui serait ici un peu hors de propos !


Dans la catégorie « fiction »


It's a Trap: Emperor Palpatine's Poison Pill, Zachary Feinstein, 29 Novembre 2015 (arXiv:1511.09054)

Cet article paru en 2015 sous la rubrique « finance quantitative » étudie en une dizaine de pages les conséquences économiques sur la galaxie de la chute de l’Empire de Palpatine…dans Star Wars. L’auteur élabore un modèle économique bien réel et tangible à cet univers fictif pour étudier la fin de l’Empire galactique, après la perte de ses deux armes de destruction massive anéanties par la rébellion. Il termine même par des conseils de finance pour les Rebelles...



The occupational health of Santa Claus, Sebastian Straube and Xiangning Fan, 10 Décembre 2015, Journal of Occupational Medicine and Toxicology, 2015; 10: 44.

Vous vous plaignez des risques de votre métier ? Ce n’est rien à côté de ce que vit le Père Noël. Ces deux chercheurs en médecine tentent de conscientiser le grand public sur les dangers de son métier : absence de dispositifs de sécurité sur le traîneau, chômage 364 jours par an, risques cardiovasculaires liés à l’obésité et à l’alimentation, climat rude du Pôle Nord… les auteurs concluent même en attirant l’attention sur la santé au travail des rennes et des elfes. Le plus beau ? Les références à d’autres articles « sérieux-comiques » sur le même sujet pour étoffer son propos. Notons que cet article n’est pas publié sur arXiv, mais sur une base de données équivalente en médecine.


Winter is coming, Veselin Kostov, Daniel Allan, Nikolaus Hartman, Scott Guzewich and Justin Rogers, 1 Avril 2013 (arXiv:1304.0445)

Comme la date l’indique, ce poisson d’avril très élaboré part d’un constat alarmant : dans la série Game of Thrones, les hivers sont longs, de durée et de fréquence variables, et sont assortis de dangers tels que la guerre et la famine. Cette équipe entreprend de fournir au bon peuple de Westeros des prédictions météorologiques fiables afin de se préparer à de telles conditions. Effet de serre provoqué par le feu des dragons, planète à axe de rotation incliné, interactions gravitationnelles avec un soleil double… la science au service de la paix dans le royaume des Sept Couronnes.


Dans la catégorie « romans fleuves »


Bayesian Prediction for The Winds of Winter, Richard Vale, 19 Septembre 2014, (arXiv:1409.5830)

Ne quittons pas l’univers de Game of Thrones. Cette série est basée sur une suite de cinq romans parus entre 1996 et 2011, et deux romans supplémentaires sont anticipés. L’auteur, G.R.R. Martin, tarde cependant à publier l’opus 6, attendu impatiemment par ses fans. La narration de ces œuvres est constituée de plusieurs chapitres racontés du point de vue de personnages différents, un à la fois, si bien que le même évènement peut être vécu selon deux points de vue, ou plus. L’auteur, un physicien, applique ici un modèle statistique pour prédire le nombre de chapitres racontés par chaque personnage. Attention aux spoilers…


How long should an astronomical paper be to increase its Impact? Krzysztof Zbigniew Stanek, 3 Septembre 2008, arXiv:0809.0692

Là, on a de la dénonce. Les publications et citations sont importantes pour un chercheur. Ces chiffres sont utilisés comme une mesure de la validité de son travail. Un astrophysicien publie ici un article analysant le lien entre la longueur d’un article et son nombre de citations. Il étudie un échantillon de 30 000 articles, provenant de quatre journaux d’astrophysique majeurs, et montre qu’en moyenne, plus de pages signifie plus de citations. Une manière de dénoncer l’utilisation du nombre de citations comme métrique du succès ? Le doute disparaît lorsqu’on arrive à la fin de l’article : l’auteur termine par des conseils carrière aux jeunes chercheurs, tels que « postez vos papiers sur arXiv juste après 16h le mercredi, pour obtenir en moyenne trois fois plus de citations que des papiers publiés seulement dans les journaux. » Des recommandations certes teintées d’humour… mais aussi d’un fond de vérité.


The Proof of Innocence, Dmitri Krioukov, 20 Avril 2012, arXiv:1204.0162

Vous êtes-vous déjà demandé comment éviter une amende à la suite d’une infraction au code de la route ? Ce physicien a la solution : publier un papier de quatre pages pour prouver que son amende n’est que le fruit d’une erreur du policier. Cet article riche de graphiques et d’équations conclut que le policier qui pense l’avoir vu enfreindre un stop a commis une erreur due à une illusion d’optique, en toute bonne foi cependant. Certes, cela représente plus d’efforts que servir des larmes de crocodiles au policier. Notons que la méthode de Krioukov… a fonctionné, puisque l’amende de 400$ a été retirée par le juge californien qui s’occupait de ce cas.


Dans la catégorie « littérature expérimentale »


Two-, Three-, and Four-Atom Exchange Effects in bcc 3He, J. H. Hetherington and F. D. C. Willard, 24 Novembre 1975, Phys. Rev. Lett. 35, 1442

Voici un article tout à fait sérieux et scientifiquement valide. Ici, ce n’est pas le contenu qui est comique… mais l’auteur. Jack Hetherington rédige en 1975 cet article influent de physique des particules, en adoptant le style habituel de rédaction en « we » et « us », soit le « nous de modestie » en anglais. Sauf qu’Hetherington est bel et bien l’auteur unique de cet article. Plutôt que de retravailler la totalité de son texte, il décide d’ajouter en tant que co-auteur… son chat. L’animal, baptisé Chester, se voit affublé du nom plus crédible de F.D.C. Willard, pour Felix Domesticus Chester, et le nom Willard lui viendrait de son père. L’article est publié, reconnu et cité, avant que le physicien ne révèle officiellement la supercherie. La plaisanterie est plutôt bien reçue, le chat se voit même proposer un poste de professeur à la Michigan State University.


Get me off your fucking mailing list, David Mazières and Eddie Kohler, International Journal of Advanced Computer Technology, 2005

Ici, on dénonce ouvertement. Ces deux chercheurs en informatique ont montré par cet article absurde une problématique bien connue du monde académique : la prédation éditoriale.

Puisque publier est si important dans la recherche et que le processus éditorial est si ardu, certains organismes peu scrupuleux y voient un filon à exploiter : des journaux bidons contactent des chercheurs, en particulier en début de carrière, et promettent de publier leur travail dans un journal soi-disant renommé, pour un prix bien entendu élevé. Ces journaux sont qualifiés de prédateurs. Agacés par ces pratiques, les auteurs sont rentrés dans le jeu d’un de ces prédateurs, un faux journal au titre ronflant d'International Journal of Advanced Computer Technology. Ils ont rédigé un article encore plus bidon, qui se contente d’aligner sur dix pages les sept mots « Get me off your fucking mailing list », soit « retirez-moi de votre p*tain de liste de diffusion ». À leur grande surprise, leur pseudo-article a été accepté et même publié, mettant au jour l'arnaque : aucun contrôle éditorial, aucun peer-review, juste de l'argent empoché.


A dialog on quantum gravity, Carlo Rovelli, 12 Octobre 2003, arXiv:hep-th/0310077

Décidément, les physiciens semblent enclins à publier des articles humoristiques. Depuis quelques décennies, la physique est à la recherche d’une manière d’expliquer d’un seul coup la relativité et la physique quantique, soit d’unifier les théories expliquant l’infiniment grand et l’infiniment petit. Deux théories candidates se disputent ce titre, à savoir la gravité quantique à boucles et la théorie des cordes. Des débats animés entre physiciens convaincus par l’une ou l’autre de ces hypothèses ne sont pas rares, et cet article s’est donné pour ambition de faire un point sur la situation avec impartialité. L’auteur choisit alors d’illustrer son propos de la manière la plus candide possible : en rapportant mot pour mot un dialogue entendu à la cafétéria entre un professeur et une étudiante. Cette dernière conclut d’ailleurs la discussion par un sage résumé et met l’accent sur le côté subjectif de toute recherche.


La vérité derrière l'humour


Publier est essentiel dans la vie d'un chercheur : faire connaître ses résultats, ses méthodes, ses hypothèses, c'est ouvrir la porte à la collaboration. Un scientifique qui lit l'article d'une équipe de collègues lointains pourra prendre contact avec eux et entamer la conversation qui mènera peut-être à une découverte capitale. Un étudiant qui prépare un travail devra se baser sur la littérature scientifique pour s'informer. Un professeur pourra s'en servir pour mettre son cours à jour régulièrement. Cependant, la publication a pris une place tellement centrale dans l'évaluation de la qualité du travail de recherche qu'elle peut parfois faire de l'ombre à d'autres manières de diffuser sa recherche, notamment via la vulgarisation scientifique ou l'enseignement, qui n'est nullement valorisable aux yeux de ces indicateurs.


De plus, un grand nombre de publications n'est pas forcément corrélé à un meilleur travail : un chercheur pourrait résumer des années de travail en deux papiers, ou choisir de morceler son projet en étapes plus courtes pour publier plus souvent. Ces articles humoristiques peuvent tout à fait entrer en ligne de compte dans le calcul automatique du h-index d'un chercheur, alors qu'il ne s'agit que de plaisanteries. Peut-être que pour 2020, la communauté scientifique pourrait adopter comme résolution de ne plus cultiver la culture du "Publish or Perish (Publier ou Périr)", et de permettre au chercheur de valoriser leur travail de manière plus égalitaire ?

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