• Judith Biernaux

Illustres inconnues (partie 2) : Des femmes de science injustement ignorées


L'Histoire regorge de femmes de science brillantes et inspirantes. Malheureusement, certaines ont manqué des honneurs qu'elles méritaient, uniquement à cause de leur genre. Peu après la journée internationale des femmes, rétablissons un peu de justice en honorant 21 de ces illustres inconnues.


Le 12 juin 2019, la NASA révèle le nouveau nom de la rue au-devant de son QG : Hidden Figures Way, ou la Rue des Figures de l’Ombre, en hommage à trois mathématiciennes afro-américaines : Katherine Johnson, Dorothy Vaughan and Mary Jackson. Ces pionnières ont joué un rôle crucial dans le succès des programmes spatiaux américain, grâce notamment à leurs calculs de trajectoire, malgré la ségrégation raciale et la misogynie ambiante dans la NASA des années 1950. Après avoir fait l’objet d’un livre et d’un film en 2016, elles sont enfin reconnues. Katherine Johnson a même reçu une médaille d’honneur de la main de Barack Obama. Ces femmes faisaient partie des nombreux « ordinateurs humains » embauchés à l’époque pour effectuer des calculs de haut niveau. On ne remercie pas son ordinateur quand il réalise un calcul….

L’histoire des sciences regorge de femmes intrépides qui ont bravé les barrières sociétales de leur époque. Malgré un contexte patriarcal, elles ont réalisé des accomplissements majeurs, mais ont pour la plupart manqué cruellement de reconnaissance de leur vivant. Si l’égalité des genres en sciences progresse, il reste beaucoup de chemin à parcourir. Le rapport sur l’état de l’égalité de genre du FNRS a montré qu’en 2017, seulement 25% des mandataires en Sciences Exactes sont des femmes. Ce chiffre s’améliore si l’on considère les Sciences de la Vie et de la Santé, où il monte à 51%, et les sciences humaines et sociales, où il atteint 57%. La proportion de femmes diminue pour les stades de carrières avancés : elles sont 48% de doctorantes, mais seulement 25% de Directrices de recherches.

Les carrières scientifiques rencontrent encore peu de succès auprès des étudiantes : en 2017, à peine 34% des inscriptions en sciences et techniques concernaient des filles. Ce chiffre augmenterait peut-être si les jeunes femmes se laissaient inspirer par ces illustres inconnues. C’est l’une des motivations de l’auteur Rachel Ignotofsky, qui sort en 2016 un livre illustré intitulé Women in Science. L’auteur et dessinatrice propose 50 planches illustrées mettant en avant les pionnières des sciences et techniques. Cet excellent livre a été créé pour tout public, mais en particulier à destination des enfants. Voici un échantillon des noms que vous pourrez y retrouver (ainsi que quelques ajouts), présenté en deux parties.

Le début par ici...


Les héros discrets


Christine Nüsslein-Volhard Généticienne de génie, elle étudie le développement embryonnaire de la mouche drosophile, notamment en introduisant dans leur ADN des mutations génétiques, travail incroyable pour l'époque (années septante). Sa compréhension du lien entre chaque gène et chaque partie du développement de l'organisme de la drosophile ouvrent la voie vers l'embryologie humaine, qui permet aujourd'hui de détecter in utero certaines maladies. Elle reçoit le prix Nobel de médecine en 1995. Aujourd'hui, elle gère une fondation allemande qui facilite l'accès aux crèches pour les mamans aux carrières scientifiques.


Dorothy Hodgkin

Professeur Dorothy Hodgkin. Image : Royal Society of Chemistry / Science Photo Library

Hodgkin est l'une des rarissimes étudiantes acceptées à l'Université d'Oxford en 1928. Passionnée par la cristallographie, avec le peu de matériel que lui accorde l'université, Dorothy utilise les rayons X pour dévoiler la structure de molécules alors mystérieuses, telles que la pénicilline. En 1945, sa compréhension de la pénicilline permet de mettre au point le procédé de synthèse de cet antibiotique. La fabrication à grande échelle de cette molécule a sauvé des millions de vies, grâce à Hodgkin. Il en va de même pour l'insuline et la vitamine B12, utilisées par de nombreux malades aujourd'hui. Elle est la seule femme britannique à avoir reçu le prix Nobel de chimie, en 1964.


Gertrude Elion

Cette américaine se bat dans les années trente, pendant la Grande Dépression, pour terminer ses études de chimie et obtenir un poste dans une petite compagnie pharmaceutique, future GlaxoSmithKline. En étudiant la reproduction de cellules cancéreuses, elle formule dans les années cinquante deux médicaments qui soulagent la leucémie. Par la suite, avec son collègue George Hitchings, elle met au point de nombreux médicaments utilisés à l'heure actuelle contre la goutte, la malaria, les méningites, la septicémie, l'herpès et surtout, le premier immunosuppresseur, indispensable pour les greffes d'organes. Ils reçoivent tous les deux, avec James Black, le prix Nobel de médecine en 1988, pour «leur découverte des principes importants des traitements médicamenteux », qui a permis de soigner de nombreux patients.


Les dans la lune

 

Margaret Burbidge

Margaret Burbidge en conférence à Dallas en 1964. Image : Sky & Telescope archive.

Vous êtes-vous déjà demandé d'où viennent les atomes qui constituent le monde tel que nous le connaissons ? Burbidge y a consacré sa vie professionnelle. Cette astrophysicienne est le co-auteur, en 1957, d'un article expliquant que tous les éléments chimiques sont synthétisés au coeur des étoiles par des réactions nucléaires. Cette découverte capitale aurait pu être manquée sans la ténacité de Burbidge. En 1945, elle se voit refuser l'accès à l'observatoire du Mont Wilson, alors réservé aux hommes. Dix ans plus tard, son mari Geoffrey Burbidge y est accepté, et Margaret prétend être son assistante pour s'y infiltrer. Après avoir découvert le pot aux roses, la direction les envoie s'installer dans un logement hors-campus, mais leur permettent de continuer à y travailler. Aujourd'hui âgée de 100 ans, elle est devenue en 1976 la première femme présidente de la prestigieuse Société Américaine d'Astronomie.

Vera Rubin

Vera Rubin, astronome et activiste. Image : Mark Godfrey.

Contemporaine de Burbidge, Vera Rubin étudie l'astrophysique à l'université Cornell, puis à Georgetown, puis à Carnegie. Elle y rencontre Kent Ford, l'inventeur d'un instrument capable de décomposer la lumière des étoiles lointaines, et qui permet d'en mesurer la vitesse de déplacement. À l'époque, l'astronomie est divisée au sujet du mouvement de l'univers : tourne-t-il de la même manière que les planètes autour du soleil ? Ou est-il fixe, voire immuable ?Dans ce contexte, Rubin pointe le spectromètre vers des galaxies spirales lointaines et fait une découverte surprenante : les galaxies spirales tournent sur elles-mêmes, mais leur rotation est inhabituelle. La matière la plus loin du centre tourne à la même vitesse que la matière plus proche, au lieu de voir sa vitesse diminuer comme on s'y attendrait selon les lois de la gravitation. Elle attribue cette anomalie à la présence d'une matière massive mais invisible, qui n'émet pas de lumière. C'est la fameuse matière sombre, proposée par Zwicky des années plus tôt. Cette matière sombre semble constituer la plus grande partie de l'univers, mais sa nature reste encore un mystère. La découverte de Rubin a inspiré de nombreux travaux sur la rotation des galaxies. Durant toute sa carrière, Rubin a milité pour l'égalité des genres en science.


Cecilia Payne - Gaposchkin

Cette astronome anglaise a été une pionnière dans l'analyse spectrométrique des étoiles. Il s'agit de décomposer leur lumière en une sorte d'arc-en-ciel étendu, appelé spectre. Les parties manquantes du spectre, ou raies d'absorption, résulte de l'absorption d'énergie par la matière contenue dans l'étoile, et permet d'identifier ses ingrédients. À l'époque, le consensus scientifique supporte l'idée que la Terre et le Soleil doivent avoir une composition chimique semblable, mais Payne prouvera le contraire dès 1925. Dans sa thèse de doctorat, elle montre le lien entre le spectre et la température d'une étoile, ce qui permet de démêler les raies d'absorption. Elle découvre alors que les étoiles présentent toutes deux ingrédients majeurs, l'hydrogène et l'hélium, et que seulement une petite partie de leur composition chimique ressemble à celle de la Terre. D'abord controversée, sa thèse est finalement reconnue vers les années trente, quand d'autres chercheurs arrivent aux mêmes conclusions. Plus tard, en 1956, Payne est première femme à diriger le département d'astronomie de Harvard.

Illustration du spectre solaire avec les raies d'absorption correspondant à différents éléments chimiques. Image : NASA.

Les pionnières


Hertha Ayrton Née en 1854, Hertha Ayrton est soutenue financièrement dans ses études universitaires par un groupe de féministes mené par Barbara Bodichon. Douée pour l'invention et passionnée d'électricité, elle s'attaque avec son mari au problème des arcs électriques utilisés pour l'éclairage public, dont la lumière vacillante et les sifflements sont pour beaucoup insupportables. Elle écrit que ces désavantages proviennent d'un contact entre de l'oxygène et la tige qui génère l'arc. Cet article lui ouvre en 1899 la porte de l'Institution of Electrical Engineers, dont elle est le premier membre féminin. Plus tard, en 1904, elle est la première femme autorisée à présenter ses travaux à la Royal Society, sur l'arc électrique et ses recherches en électromagnétisme. La RS lui octroie même en 1906 la prestigieuse médaille Hughes. Qu'une femme puisse manipuler de "dangereux" appareils électriques surprenait le public à l'époque. Ayrton a ouvert énormément de portes aux femmes dans le monde de l'électricité, et a également milité toute sa vie pour le droit de vote aux femmes.


Sylvia Earle

Sylvia Earle montre des algues à une collègue au sein du laboratoire sous-marin Tektite 2. Image : B. Littlehales, Triple Canopy Magazine.

Les premiers hommes à poser le pied sur la Lune sont devenus des célébrités. Sylvia Earle, elle, a repoussé d'autres frontières - celles des profondeurs de l'océan. Cette océanographe a dédié sa vie à sensibiliser le monde à la préservation des océans. Pour ce faire, elle a exploré les fonds marins sans relâche, pour étudier et photographier la vie sous-marine. Elle a notamment battu en 1979 le record humain de profondeur après une exploration à 381 m, qui reste aujourd'hui le record féminin. Elle a également dirigé en 1970 une expédition sous-marine 100% féminine, à bord de laboratoires sous-marins Tektite 2. Composées de dix missions de plusieurs semaines, ces recherches ont permis de mieux comprendre l'écologie sous-marine.

Valentina Terechkova

À 26 ans à peine, cette jeune Russe est devenue en 1963 la première femme à voler dans l'espace, tout simplement. C'est d'ailleurs encore aujourd'hui Terechkova qui détient le record de la plus jeune femme cosmonaute. Lors de son premier vol, elle complète, seule à bord d'un vaisseau Vostok, 48 orbites autour de la Terre, et malgré des nausées, vomissements et un grand inconfort, elle mène à bien sa mission parsemée d'incidents techniques.

Après son retour, elle est portée en triomphe par le parti communiste, qui n'hésitera pas à l'utiliser comme porte-drapeau. Issue d'un milieu prolétaire et fille d'un héros de guerre, son profil fera d'elle un excellent outil de propagande. Elle deviendra ensuite ingénieur, puis femme d'état, et siègera au parti communiste. Malgré son souhait, elle ne sera plus jamais sélectionnée pour voler : la suite du programme spatial soviétique ne comptera que des hommes jusqu'en 1982.


Les destins tragiques


Alice Ball

Alice Ball, première afro-américaine diplômée de l'Université de Hawaii. Image : Université de Hawaii.

Dans les années 1900, la lèpre fait des ravages. À l'époque, l'huile de chaulmoogra, un arbre, est le seul traitement capable de soulager les malades, mais la texture de cette huile la rend non miscible dans l'eau et donc difficile à administrer. Vers 1915, un assistant chirurgien d'un hôpital de l'archipel entend parler d'Alice Ball, jeune chercheuse en post-doctorat à l'Université de Hawaii, et de ses travaux sur l'isolation de principes actifs. En parvenant à isoler les acides gras des autres molécules, notamment l"ester éthyle, elle rend l'huile de chaulmoogra injectable dans le sang, augmentant considérablement l'efficacité du traitement. L'ester éthyle isolé est demeuré le principal traitement de la lèpre pendant les deux décennies suivantes.

Puis, c'est le drame : Alice Ball décède en 1916 suite à un accident de laboratoire, âgée d'à peine 24 ans et avant d'avoir pu publier ses résultats. C'est alors le président de l'université qui s'attribue la paternité de ses recherches, jusqu'en 1977, où le professeur Kathryn Takara redécouvre la véritable auteur de cette découverte.


Rita Levi Montalcini

Rita Levi-Montalcini, médecin, prix nobel, sénatrice.

Née d'une famille juive italienne en 1909, Montalcini allait se battre toute sa vie contre les obstacles qui se dressaient entre elle et sa carrière. Contre l'avis de sa famille, elle termine des études de médecine en 1936. À l'époque en Italie, aucun espoir pour une femme juive d'exercer la médecine. C'est alors que dans sa chambre, en cachette, avec des aiguilles domestiques et des oeufs fermiers, elle démarre les recherches qui aboutiront, des années plus tard, à la découverte qui lui vaudra le prix Nobel de médecine en 1986 : elle identifie la molécule chimique responsable de la croissance des cellules nerveuses. Entre 1938 et 1940, elle se réfugie à Bruxelles, à l'abri des arrêtés de Mussolini. Lorsque la Belgique est envahie, elle retourne à Turin et participe activement à la résistance. Elle décède en 2012 à 103 ans, après avoir mené de front une carrière académique, politique et féministe.


Emmy Noether

Au même titre que Rita Levi-Montalcini, Emmy Noether souffrira pendant une grande partie de sa vie non seulement d'être une femme, mais aussi d'être juive. Née en 1882 dans une famille de mathématiciens, elle vit sa passion pour l'algèbre depuis le fond des classes de l'Université d'Erlangen, où travaille son père. Elle suit les cours en auditeur libre, puisque les femmes n'ont pas à l'époque officiellement accès à ce niveau d'enseignement. Son acharnement finit par payer en 1915, où un certain Einstein l'embauche pour parfaire le cadre mathématique de la relativité générale. Le théorème de Noether est fondamental en physique théorique, notamment pour décrire la conservation de l'énergie. C'est seulement vers 1920 que Noether commence à être payée par l'Université de Göttingen pour ces travaux. En 1933, elle s'enfuit en Amérique où elle continue sa brillante carrière... pendant à peine deux ans : elle décède à l'âge de 53 ans en 1935, honorée et commémorée au Bryn Mawr College où elle travaillait.

46 vues

© 2023 par La Couleur. Créé avec Wix.com