• Judith Biernaux

Galilée aurait-il nuancé ses propos ?

Une lettre mal datée, couverte de ratures, peut prouver que le monde n'est pas simplement fait de gentils très gentils et de méchants très méchants.


Portrait de Galilée par Giusto Sustermans en 1636. Image : Commons.

En 2018, alors qu’il naviguait sur le catalogne en ligne de la prestigieuse bilbiothèque de la Royal Society à Londres, en quête de commentaires sur les écrits de Galilée, l'attention de Salvatore Ricciardo est attirée par une lettre raturée, datée du 21 octobre 1613. En effet, en l’examinant, il réalise qu’elle est mal datée dans la base de données du catalogue, puisque les pages manuscrites portent la date du 21 décembre 1613. Plus, bas, il y trouve la signature de nul autre que Galilée lui-même. Il vient de faire par hasard une découverte majeure, car cette lettre permet de lever le voile sur une interrogation au sujet des discordes entre Galilée et l’Eglise.


Héliocentrisme et Eglise, une opposition totale ?


Depuis le début des années 1610, Galilée est dans le collimateur de l’Eglise catholique : Rome ne voit pas d’un très bon œil son ouvrage récent Sidereus nuncius, dans lequel il rapporte ses observations en faveur du modèle héliocentrique. L'héliocentrisme, à l'origine, c'est la théorie selon laquelle le Soleil est au centre de l'univers et toutes les planètes tournent autour. En réalité, l'héliocentrisme au sens moderne est un peu différent : certes, les planètes tournent bien toutes autour du Soleil, ainsi que beaucoup d'autres objets du système solaire tels que des astéroïdes et comètes. Cependant, on ne place plus le Soleil au centre de l'Univers : c'est une étoile comme les autres, mobile, qui tourne autour du centre galactique, galaxie qui elle-même est animée d'un mouvement propre.

Jusqu’alors, l'Eglise défendait un modèle d’univers appelé le géocentrisme : Dieu a créé l’univers avec la Terre et l’humanité en son centre, et le Soleil ainsi que son cortège de planètes tournent autour. Elle se base sur l’interprétation physique de l’Ancien testament, auxquels les défenseurs de l’héliocentrisme opposeront des arguments observationnels. Galilée n’est pas le premier à parler d’héliocentrisme. Cette théorie est née dans la Grèce Antique, en particulier grâce à Aristarque, mais on l'attribue souvent à Nicolas Copernic, qui l'a développée vers les années 1530 et publié dans un traité en 1543.


Cet astronome et mathématicien Polonais n'était pas satisfait du modèle géocentrique, en particulier à cause du mouvement apparent des planètes voisines de la Terre. Lorsqu'on observe Mars, par exemple, et que l'on suit sa position de soir en soir, elle semble de temps en temps faire une petite marche arrière sur la voûte céleste, puis reprendre son mouvement habituel, comme illustré sur l'esquisse ci-dessous. Expliquer ce mouvement apparent dans le cadre du modèle géocentrique demande un peu d'acrobatie, avec ce qu'on appelle des épicycles, des mini-orbites sur orbite. Or, ce petit recul temporaire se comprend assez naturellement dans le modèle héliocentrique : reprenons l'exemple de la Terre et de Mars. Elles tournent toutes les deux sur des orbites voisines, mais pas à la même vitesse. Lorsque la Terre "dépasse" momentanément Mars, cette dernière semble momentanément reculer, alors qu'en réalité sa course normale continue.  


À gauche : un schéma de l'effet apparent de mouvement rétrograde de Mars. À droite : un montage photo des différentes positions de Mars pendant un mouvement rétrograde. Images : commons / APOD.
Portrait de Copernic.

À contre-courant de la pensée générale de son époque, Copernic prend de nombreuses précautions en présentant son traité  De revolutionibus Orbium Coelestium comme un inoffensif modèle mathématique. L'ouvrage est finalement mis à l'index des livres prohibés par l'Eglise catholique romaine dès 1616. Copernic rencontre une opposition majoritairement religieuse, bien qu'il fût lui-même chanoine. D'autres ecclésiastiques de l'époque travaillent même sur l'héliocentrisme. Giordano Bruno, frère dominicain italien, y adhère dès 1548 comme en attestent ses deux ouvrages majeurs, Le Banquet des cendres et De l'Infini, de l'univers et des mondes. Il écrit que puisque l'univers est infini, il faut renoncer à l'idée même d'en désigner le centre. Il se base pour cela sur les travaux d'un autre ecclésiastique, Nicolas de Cues, du siècle le précédant. Les écrits de Bruno amorcent une transition de pensée importante pour l'héliocentrisme : il abolit l'idée de sphère des étoiles fixes, de voûte céleste comme un plafond, mais envisage l'idée d'un ciel avec une profondeur, de l'espace comme on l'entend aujourd'hui. Pour cela et pour nombre d'autres propos philosophiques, Bruno finit au bûcher en 1600. Galilée n'est donc pas le seul martyr de la liberté de pensée.


Galilée le prudent


Galilée a subi un procès par l’Inquisition pour avoir soutenu la raison au profit de la croyance, et l’a perdu. Il a été condamné à démentir publiquement ses propos géocentristes, et assigné à résidence jusqu’à la fin de sa vie. Cette peine en fait un symbole du conflit entre science et obscurantisme religieux.  


Galilée est souvent dépeint comme un valeureux défenseur de ses idées, et aurait même clamé « et pourtant, elle tourne ! » à la fin de son démenti. Cette anecdote relève probablement de la légende, car une telle affirmation même marmonnée devant l’Inquisition aurait conduit à sa mort. De plus, la découverte de la lettre mal datée par Ricciardo jette cependant une lumière intéressante sur la position de Galilée dans ce procès.


Cette lettre existait en fait en deux versions, toutes deux rédigées de la main de Galilée : l’une, envoyée le 7 février 1615 au Vatican par un certain Lorini, présente un langage plus direct, plus accusateur, plus cash que l’autre. La version un peu plus modérée a été envoyée plus tard, le 16 février 1615, par Galilée à son ami religieux Piero Dini, en soutenant que la version de Lorini était falsifiée et en encourageant Dini à envoyer la version jointe au Vatican.


Les première et dernière pages de la lettre de Galilée redécouverte en 2018. Image : Royal Society.

Il était impossible jusqu’alors de savoir laquelle des deux versions était l’originale, laquelle avait été rédigé en premier. Cette incertitude est lourde de conséquences : par exemple, si la version originale est la version polie, cela signifie que l’Eglise a délibérément exagéré les propos de Galilée pour renforcer l’accusation. Si c’est en revanche la version directe qui est l’originale, c’est que Galilée a tenté de tempérer son propos auprès de l’Inquisition dès de début de son affaire.


À la lumière de cette découverte, c’est la deuxième option qui l’emporte. La lettre découverte cet été n'était pas inconnue des historiens, mais avait été mal datée dans le catalogue de la bibliothèque de la Royal Society. Grâce en plus à une analyse graphologique pour confirmer qu'il s'agit bien d'une lettre de Galilée, cette lettre confirme la chronologie des évènements.


Comment tout s'est probablement déroulé


En hiver 1613, un ami de Galilée du nom de Benedetto Castelli débat fermement contre le géocentrisme lors d'un évènement social en présence de la grande-duchesse Christine de Toscane, petite-fille de Catherine de Médicis. Au vu de l'importance de cette dernière, Castelli souhaite informer Galilée de cet évènement, bénéficier de ses arguments, et lui écrit une lettre le 14 décembre 1613.  Galilée lui répond alors rapidement, le 21 décembre de la même année, dans la fameuse "Lettre à Castelli". Il y expose pour la première fois un argumentaire contre l'autorité de la Bible dans le domaine de la science. Il y écrit notamment que le domaine d'expertise de la Bible, c'est la foi, et qu'il n'y a aucun sens à ce que la Bible s'attache à expliquer les phénomènes naturels : son rôle, c'est le divin. Cette lettre à Castelli a fini par circuler de main en main, jusqu'au début de l'année 1615.


À ce moment-là, le dominicain Niccolò Lorini en obtient une copie qu'il juge nécessaire de faire parvenir à l'Inquisition le 7 février de cette année. Averti du danger, Galilée récupère l'original de sa lettre à Castelli, pour l'annoter, la tempérer, et l'envoyer le 16 février 1615 à son ami de l'évêché de Rome, Piero Dini, en tentant de faire passer la version de Lorini pour une exagération à ses dépens. Grâce à la découverte de Ricciardo, on sait maintenant que cette dernière affirmation est fausse, que la copie de Lorini est l'originale, et que Galilée a ainsi voulu atténuer ses propos. Il a par exemple modifié un adjectif "faux" en "différent de la vérité", ou rephrasé "les Ecritures dissimulant leurs dogmes" par "voilant". L'astronome, conscient du danger dès le début de sa guerre avec l'Inquisition, a voulu se protéger.


Vérité ou survie ?


La véracité scientifique des propos de Galilée ne fait aujourd’hui plus aucun doute. La très vaste majorité du monde, même parmi les plus fervents chrétiens, ne remet pas en doute le modèle héliocentrique. Dans l’Histoire, Galilée symbolise la lutte contre l’obscurantisme religieux : il nous rappelle que croire n’est pas savoir, que seule l’observation, non la foi, existe dans la science. Cependant, cette découverte rajoute de la complexité au personnage de Galilée, qui se rend coupable de menus mensonges pour servir la cause de la laïcité scientifique… et se sauver d'une condamnation potentiellement plus lourde que l'assignation à résidence qu'il a subi pendant 9 ans. 


Il est toujours très intéressant de se sortir de la vision dichotomique du monde. D'une part, l'image de Galilée comme un soldat en croisade pour l'autonomie de la science ne correspond pas tout à fait à la réalité. D'autre part, Galilée avait malgré tout des sympathisants dans l’église, comme son ami Piero Dini. Par ailleurs, tout au long de l'histoire, on a souvent vu la science et la religion coexister pacifiquement, parfois au sein d'un seul et même esprit. Nicolas Copernic et Georges Lemaître étaient tous deux chanoines catholiques, et sont les pères de deux théories astronomiques fondamentales, respectivement l'héliocentrisme et le Big Bang. Thomas d'Aquin prônait au douzième siècle une vision rationnelle des sciences, basée sur les faits et non les croyances, et a pourtant été canonisé. Le père de l'empirisme, une philosophie qui place l'observation et l'expérience à l'origine de toute connaissance, était le moine franciscain Guillaume d'Ockham.


Faut-il toujours s'engager à 100% pour une idée, en dépit de ses principes ? Galilée a-t-il eu raison de modérer ses propos, quitte à enfreindre ses propres valeurs, pour se protéger? La question soulevée par la lettre découverte à Londres dépasse de loin la seule histoire de Galilée…



Sources

L. Geymonat, Galilée, éditions du Seuil, 2009


Camerota Michele, Giudice Franco and Ricciardo Salvatore The reappearance of Galileo's original Letter to Benedetto Castelli. 24/10/2018. 73. Notes and Records, Royal Society Publishing


Discovery of Galileo’s long-lost letter shows he edited his heretical ideas to fool the Inquisition, Alison Abbott, 21/09/2018,  Nature 561, 441-442 (2018)


Salvatore Ricciardo : « Dans sa lettre, Galilée a défendu l’autonomie de la recherche scientifique », Matteo Ghisalberti, Putsch,14 Nov2018


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